Dans le nord du Chili, le désert d’Atacama déploie ses paysages irréels aux couleurs de terre brûlée. A quelques kilomètres du port international d’Iquique, des fumerolles toxiques flottent au-dessus d’une décharge sauvage de vêtements. Certains sont encore enfermés dans leur emballage en plastique Shein, étiquetés, jamais essayés. Des camions remontent le sentier- chaotique, les jeunes chauffeurs ont reçu 20 euros pour décharger les ballots, verser l’essence, allumer une cigarette et repartir. Ce manège, révélé l’an dernier par le journal suédois « Aftonbladet », est évidemment illégal. Mais les autorités de Santiago ferment les yeux. Et Shein assure ne rien savoir de ce trafic.
L’une des particularités du géant de l’ultra-fast-fashion, qui opère dans 160 pays, est son opacité par rapport à son grand rival, l’espagnol Inditex, qui lui est coté en Bourse. « Shein est expert pour diluer sa responsabilité », confie un ancien cadre sous couvert d’anonymat. L’entreprise ne détient aucune usine de fabrication en propre. Elle se présente comme un intermédiaire entre les fabricants et les clients. Cette structure éclatée lui permet de prétendre n’être au courant d’aucune dérive.
Le président exécutif de Shein, Donald Tang, peut ainsi répéter, à longueur d’interviews, que son activité générerait quasiment zéro invendu. Quand on l’interroge sur les ballots retrouvés au Chili ou ailleurs, il se mure dans le silence. Même déni concernant la politique des ressources humaines : Shein assure « avoir mis en placeun code de conduite pour ses fournisseurs, et une tolérance zéro concernant le travail forcé et le travail des enfants ». Soit. Mais les images tournées en Chine par notre partenaire « Complément d’enquête » montrent pourtant des employés payés moins de 30 centimes d’euro la pièce, enchaînés à leur machine à coudre douze heures par jour, travaillant parfois trente jours d’affilée.
Selon des données internes, le montant des bénéfices s’élève à 1 milliard de dollars en 2024, pour 37 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Pour le reste, c’est l’opacité. On ne sait même pas qui dirige vraiment le groupe, qui compte 16 000 salariés. Le fondateur s’appelle Chris Xu, ou « Sky » Xu, comme on dit en interne. Il existe très peu de photos de lui. Il est si peu visible que ses salariés ne le reconnaîtraient pas quand ils le croisent.
Shein : révélations sur le lobbying secret du géant de l’ultra-fast-fashion
Ce quadra diplômé de commerce international, qui a fondé Shein en 2012 dans le sud-est de la Chine, berceau de son industrie textile, détiendrait encore 37 % des parts du capital (valorisé récemment à 26 milliards d’euros), logées selon l’ONG suisse Public Eye dans une structure aux îles Caïmans, un paradis fiscal réputé. Le reste du capital serait réparti entre des fonds financiers internationaux, comme les américains Sequoia Capital, General Atlantic, Tiger Global Management ou le fonds souverain d’Abu Dhabi.
Donald Tang, le visage de Shein dont le nom n’apparaît nulle part
En 2021, le siège du groupe a été déplacé de la ville de Canton à Singapour, autre paradis fiscal, et Donald Tang a été embauché. Ce financier a effectué quasiment toute sa carrière aux Etats-Unis et a la nationalité américaine. Chris Xu lui a d’abord demandé de le conseiller alors qu’il envisageait une cotation à New York, qui a depuis été abandonnée.
Donald Tang est peu à peu devenu le visage visible de Shein, son porte-parole officiel, « alors que son nom n’apparaît nulle part dans le rapport annuel de la société mère à Singapour », observe David Hachfeld, l’enquêteur de Public Eye. Chris Xu a sans doute tiré les leçons des mésaventures d’autres milliardaires chinois qui ont « disparu » pendant quelques mois (à l’instar du fondateur d’Alibaba, l’équivalent chinois d’Amazon), après avoir trop pris la lumière. « Un proverbe chinois dit « les montagnes sont hautes et l’empereur est loin » », cite Laure Pallez, cofondatrice du think tank La France et le monde en commun, qui a longtemps vécu en Chine, ajoutant :
« Xu appartient à cette nouvelle génération de capitalistes chinois qui se tient à distance du pouvoir pour garder une marge de manoeuvre maximale. »
Si la direction n’est plus implantée en Chine, le coeur opérationnel de l’activité demeure à Canton, où Shein bénéficie d’un tissu très dense de petits ateliers de quelques personnes capables d’une extrême réactivité. Sur place, les autorités se montrent pour le moins laxistes concernant le respect du droit du travail. L’ONG China Labor Watch, dans un rapport de juillet dernier, relève aussi que Shein s’approvisionne pour une petite partie de son coton dans la région du Xinjiang, où les populations d’Ouïghours sont contraintes au travail forcé.
Que risque Shein qui a refusé, une nouvelle fois, de se rendre devant les députés à l’Assemblée ?
Interrogée en janvier par des parlementaires britanniques dans le cadre d’une commission, une représentante de Shein, Yinan Zhu, a échoué à donner des garanties à ce sujet. A l’issue de l’audition, le président de la commission, le travailliste Liam Byrne, s’est déclaré « horrifié » et avoir « une confiance quasi nulle dans l’intégrité » de l’approvisionnement en tissus.
Des produits pas assez qualitatifs pour être distribués en Chine
Le géant de l’ultra-fast-fashion, qui opère grâce à 26 entrepôts en Chine, 4 au Brésil et 1 en Pologne, à Wroclaw, bénéficie du formidable outil logistique mis à disposition par l’Etat chinois. « Depuis que la Chine a décidé que l’e-commerce à l’international était une voie d’expansion, il mène une politique d’investissements massifs », souligne Sandrine Zerbib, coautrice d’un essai sur les entrepreneurs chinois, « Dragon Tactics » (Dunod, 2022). Le gouvernement a créé des zones franches autour d’aéroports à l’intérieur desquelles les procédures à l’exportation sont simplifiées et peu coûteuses.
L’entreprise profite également du vaste effort national de formation dans les technologies d’avenir qui permet aux ingénieurs chinois de dépasser désormais leurs homologues occidentaux.
Pionnière dans l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’industrie textile, Shein aurait plusieurs années d’avance sur le reste de la profession dans ce domaine. Ironie de l’histoire, les produits Shein ne sont pourtant pas distribués en Chine, car les clients locaux ne les trouvent pas assez qualitatifs, comme nous l’a expliqué Laure Pallez : « La clientèle chinoise cherche aujourd’hui avant tout de la qualité, les yeux rivés sur les savoir-faire occidentaux des grandes marques de luxe. »
