Shein, H&M, Décathlon, Kiabi… D’ou viennent vraiment vos vêtements ?

Ce jeudi 5 février 2026, le tribunal judiciaire de Paris se prononce, en appel, sur la suspension de Shein en France. Accusé de tous les maux par les industriels européens du textile, Shein affirme qu’il produit dans les mêmes usines que la plupart de ses concurrents. Nos vêtements sortiraient-ils tous des mêmes usines ?

Dans la mode française, comme au sommet de l’État, la guerre contre Shein est déclarée. Ce jeudi 5 février, la justice doit se prononcer en appel sur la demande du gouvernement de suspendre la plateforme après la mise en vente de poupées pédopornographiques sur sa place de marché. En parallèle, 17 fédérations professionnelles ont lancé une action judiciaire pour concurrence déloyale envers le géant de la mode jetable.

Pourtant, Frédéric Merlin, propriétaire de la Société des grands magasins (SGM), qui accueille la marque chinoise depuis décembre1 dans l’enceinte du BHV parisien, n’en démord pas : travailler avec Shein n’est pas moins « éthique » qu’avec ses concurrents. « N’en déplaise à cette assemblée, la réalité, c’est que les usines qui fabriquent pour Shein sont exactement les mêmes que celles qui fabriquent pour l’ensemble des “retailers mass market” (commerçants du marché de masse) en France », a-t-il assuré le 26 novembre 2025 devant l’Assemblée nationale.Réponse, le jour même, de Pierre-François Le Louët, coprésident de l’Union française des industries mode habillement, au micro du Figaro TV : « C’est faux. Ce ne sont pas les mêmes usines, et évidemment pas les mêmes ateliers. »

La sous-traitance, maître mot de l’économie du textile

S’il est difficile d’apporter une réponse univoque, le débat a au moins le mérite de mettre sur la table une question centrale : que sait-on réellement de la fabrication de nos vêtements ? Aujourd’hui, 95 % des vêtements portés par les Français proviennent de l’étranger, indique l’Alliance du commerce. Kiabi, marque préférée des Français, développe certes sa production en Turquie et en Europe de l’Est mais elle continue à produire l’immense majorité de ses articles en Asie du Sud-Est, notamment en Chine et au Bangladesh – un pays dont le secteur textile représente 80 % des exportations.

Pour Decathlon, troisième marque la plus populaire en France, elle aussi propriété du groupe Mulliez, le schéma est le même : deux tiers de la production en Asie, et quelques sites de production domiciliés en Europe et en Afrique. D’autres marques françaises de milieu de gamme, comme celles du groupe SMCP (Sandro, Maje, Claudie Pierlot) assurent mettre l’accent sur une relocalisation partielle de leurs activités et déclarent produire 23 % de leurs articles en Europe, 30 % dans le bassin méditerranéen et 47 % en Asie.

Dans le textile, le maître mot est la sous-traitance. Un produit de l’histoire.Dès le XIXe siècle, l’habillement fait partie des premières industries à mondialiser sa chaîne d’approvisionnement et à miser à outrance sur la division du travail, conduisant à une offre toujours plus abondante et bon marché. Deux siècles plus tard, les marques du Vieux Continent ont totalement abandonné la production des vêtements, se concentrant sur la création du design, le marketing et la vente des produits.

Shein et Kiabi : mêmes usines, mêmes secrets ?

Les différents maillons de la chaîne de fabrication sont ainsi délégués à des fournisseurs en cascade que l’industrie qualifie de rang 1, 2 ou 3, selon qu’ils assurent la confection du vêtement, l’achat du tissu auprès d’une filature, sa teinte, la fourniture de fibres auprès de négociants, d’égreneurs ou de cultivateurs de coton, etc. Plus l’étape à laquelle le fournisseur intervient se déroule en amont, plus la traçabilité s’estompe.

Interrogé par La Croix, Kiabi déclare qu’à « sa connaissance », elle ne partage « aucun fournisseur d’assemblage de rang 1 (sous contrat direct avec l’entreprise, NDLR) avec Shein, à l’exception d’un unique fournisseur spécialisé dans la fabrication de ceintures ». Difficile d’en savoir plus pour les rangs 2 et 3. « Évidemment qu’il est possible que Shein puisse avoir des ateliers et des fournisseurs communs avec des géants comme H&M, ou des marques françaises telle que Kiabi et Decathlon », indique la députée Anne-Cécile Violland (Horizons), rapporteure de la proposition de loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile.

Mais, d’après les opposants à Shein, l’enjeu n’est pas seulement celui du lieu de production des vêtements, mais aussi les conditions dans lesquelles ils sont produits. « L’écart entre les standards de production des marques françaises, européennes et ceux de Shein est abyssal », estime ainsi Bernard Cherqui, directeur général de Mondial Tissus et président de l’Alliance du commerce.

Canton, capitale de l’ultra-fast fashion

Le français Kiabi repose sur une production massive de vêtements jalonnée par six collections annuelles ; ses concurrents européens, comme l’irlandais Primark, le suédois H&M ou l’espagnol Zara peuvent eux aller jusqu’à 36 collections par an. Dans ce modèle qualifié de mode rapide (fast-fashion), les commandes, les prix et les délais sont fixés à l’avance pour que les fabricants puissent s’organiser à leurs tours avec leurs sous-traitants.

« Ce sont les marques qui imposent leurs conditions aux usines pour s’assurer des prix bas, explique Marie Nguyen,1 cofondatrice de We Dress Fair, une entreprise engagée pour une mode écoresponsable. Donc, pour faire des économies d’échelle, le sous-traitant rogne inévitablement sur des droits humains dans des pays où les minima sociaux ne sont pas respectés. »

Ce système, accepté et devenu la norme dans l’industrie textile, Shein l’a poussé à l’extrême avec son modèle économique revendiqué : la production à la demande. À l’inverse de ses concurrents européens dont le modèle repose encore sur des collections planifiées, le géant chinois lance chaque jour 7 000 nouvelles références. Celles-ci sont initialement produites en très petites quantités. Dopés à l’intelligence artificielle, ses algorithmes analysent ventes et tendances en direct ; lorsqu’un article « cartonne », l’entreprise bascule sur une production de masse en moins d’une semaine.

Un reporter européen a pu visiter les « villages usines » de Shein, dans les rues de Canton, bastion de l’industrie manufacturière chinoise. C’est ici, à plus de 8 000 kilomètres de la France, dans d’immenses immeubles carrelés quadrillant des rues où s’entassent les ateliers textiles, que Shein dévoile son visage. Il témoigne à La Croix : « On compte des milliers de petites entreprises, toutes dotées d’un ordinateur sur lequel les commandes de Shein s’affichent en temps réel. Le responsable de l’atelier peut accepter ou non la commande, s’il estime pouvoir la produire dans les temps. Le système de Shein ressemble vraiment à celui d’Uber, mais pour des vêtements. »

Mode jetable, exploitation durable

Les cadences imposées par ce modèle, tout comme les prix modiques des articles proposés par la marque chinoise – environ 7 € en France – pressurisent les contremaîtres et donc les ouvriers, qui rapportent être payés entre 0,06 € et 0,27 € la pièce, selon la complexité de la tâche.

Shein revendique 7 200 fournisseurs sous contrat (des ateliers auprès desquels l’entreprise achète directement ses produits finis), contre 949 pour Decathlon et ses équipements sportifs, ou 183 pour Kiabi et ses vêtements. Un tel éclatement de la production dans les mains d’une myriade de sous-traitants entrave inévitablement le contrôle des normes sociales, environnementales et sanitaires.

En juillet 2025, la publication du rapport « Mode jetable, exploitation durable » par les ONG ActionAid et China Labor Watch a révélé le non-respect des droits humains toujours en vigueur à Canton. « Tandis que Shein affine son discours médiatique, les travailleurs et travailleuses continuent de payer le prix fort de son modèle économique : exploitation à grande échelle, discriminations de genre, absence de protection sociale », indique le rapport.

Shein, c’est Uber ou Deliveroo pour les vêtements

De son côté l’entreprise chinoise, désormais domiciliée à Singapour, assure une tolérance zéro sur trois points centraux : « Le travail des enfants, le travail forcé et le refus de se soumettre à un audit indépendant. »« Nous encourageons des organisations telles que China Labor Watch et ActionAid à dialoguer directement avec nous, à partager leurs conclusions (…) afin de comprendre l’ensemble du contexte. Nous regrettons qu’à ce jour, elles aient choisi de ne pas le faire », explique l’entreprise à La Croix.

De quoi faire enrager les dirigeants de marques françaises. « Ils sont incapables d’assurer la traçabilité de leurs vêtements, ils fabriquent comme une plateforme Deliveroo. Shein, c’est comme le kebab du coin qui est incapable d’indiquer l’origine de sa viande », tempête la responsable d’une marque de prêt-à-porter.

Bien contentes d’avoir un ennemi tout désigné, les marques européennes sont-elles plus vertueuses pour autant ? « Leur modèle ne s’est que légèrement amélioré depuis le drame du Rana Plaza (qui causa la mort de 1100 personnes au Bangladesh, NDLR) en 2013 », tranche Sandrine Zerbib, ancienne présidente de la branche chinoise d’Adidas.

En épluchant la documentation des 250 plus grandes marques mondiales, le rapport 2023 de Fashion Revolution, consacré à la transparence, avait exposé le principal angle mort du secteur : la traçabilité des chaînes d’approvisionnement. Sur ce critère précis, Zara obtenait par exemple 11/100, Decathlon seulement 1/100, tandis que Kiabi et Sandro affichaient la même note que Shein, soit la plus basse possible : 0/100.

Transparence en vitrine en coulisses

Cette cécité, volontaire ou non, peut se retourner contre les marques elles-mêmes. Comme en 2025, lorsqu’une enquête du média Disclose a accusé le géant français du sport Decathlon de collaborer avec des sous-traitants chinois impliqués dans le travail forcé des Ouïghours, une ethnie turcophone musulmane. Des allégations réfutées par la marque. « Le problème est systémique : parfois, les marques peuvent être elles-mêmes victimes de la non-transparence des ateliers avec lesquels elles collaborent », explique Marie Nguyen.

« On se confronte à une immense opacité dès lors que l’on tente de tracer les modes de fabrication de nos vêtements à l’étranger », indique la députée Anne-Cécile Violland, qui aimerait l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet.

Depuis 2023, les lignes bougent peu à peu. La loi anti-gaspillage pour une économie circulaire1 (AGEC) contraint désormais les marques à indiquer les pays d’origine des trois dernières étapes de fabrication du vêtement, ainsi que la présence de matière recyclée, de substances dangereuses, de fibres microplastiques et la recyclabilité.

Relocaliser pour y voir plus clair ?

Sur le site de Sandro, par exemple, quelques clics suffisent désormais pour savoir que cette chemise en velours de la collection hiver 2026 comporte 35 % de matière recyclée, a été teinte et tissée en Italie, puis confectionnée en Bulgarie. Une fonctionnalité rendue possible par son partenariat avec la start-up française Fairly Made, qui s’est lancée dans la collecte de données sur l’industrie textile en 2018.

« Nous examinons les informations et certificats d’audits disponibles pour tous les fournisseurs, jusqu’à la production de la fibre et les fournissons à nos clients », explique Laure Betsch, l’une des cofondatrices. L’entreprise collabore avec une centaine d’enseignes, parmi lesquelles LVMH, Leclerc ou SMCP.

Pour rompre avec l’opacité de ce secteur atomisé, les marques écoresponsables assurent qu’il faudrait surtout limiter les chaînes de production en les relocalisant. Mais ce retour sur le Vieux Continent ne peut se faire qu’à condition de « réduire les volumes pour assurer de dignes conditions de travail », souligne Marie Nguyen. Mieux connaître nos vêtements nécessite de ralentir la cadence.